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Arrestation des 13 activistes : « On a été brutalisés par la police, humiliés de manière inadmissible, déshabillés avant d’être introduits en cellule » (Didah Alain Kemba)

Le 25 avril 2019, treize activistes, sortis marcher pacifiquement, à mains nues pour protester contre la pénurie de gaz butane qui a duré plusieurs mois dans un contexte où le bois de chauffe ainsi que le charbon sont formellement interdits. C’est l’unique source pour faire cuire les aliments dans les foyers. Comme il fallait s’y attendre, la police tchadienne, a fait ce qu’elle savait faire de mieux : réprimer violemment et procéder à des arrestations. Les treize (13) activistes ont été arrêtés, interrogés et détenus pendant quelques jours avant d’être relâchés. Didah Alain Kemba, activiste des droits humains et ex-porte-parole de Iyina, revient sur les circonstances de leur arrestation. Leur état d’esprit, les coulisses, les anecdotes, les bastonnades… ne manquent dans cette interview exclusive que celui qui a totalisé 3 fois de prison à seulement 25 ans, nous a accordées.  

Le 25 avril 2019, vous étiez 13 activistes à être arrêtés lors d’une marche pacifique contre la pénurie de gaz butane. Pouvez-vous nous décrire le film de cette arrestation ?

En effet, les ménages tchadiens ont connu une longue période de pénurie de gaz butane depuis février 2019, sous prétexte d’une révision de la raffinerie de Djermaya et aussi, compte tenu de l’interdiction de l’utilisation du bois de chauffe, les ménages ne savaient à quel saint se vouer. Parti de ce constat alarmant, nous avons décidé de nous joindre au Collectif Tchadien contre la Vie chère pour interpeller le gouvernement face à sa responsabilité d’assurer le bien-être de la population. C’est pourquoi la marche pacifique de protestation du 25 avril a été décidée de commun accord avec ledit collectif. Le ministre de l’Intérieur a pris un acte, non motivé un jour férié pour interdire ladite marche et nous avons estimé qu’il n’y a pas de raison que nous respectons cela, puisque l’article 28 de la Constitution en vigueur permet la liberté d’expression et notre démarche s’inscrit justement dans une logique de revendication légitime dans le respect des institutions de l’Etat. Cependant, malgré notre pacifisme affiché, nous avons été bastonnés avant d’être interpellés par la police dès 7H devant l’Assemblée nationale alors qu’on venait de remettre un mémorandum exigeant le rétablissement du gaz butane dans les ménages. Sur les 13 activistes interpellés, 9 ont été incarcérés au Commissariat de Sécurité Publique No16 et 4 autres, dont moi-même transférés au Commissariat Central pour interrogatoire qui a duré plus d’une heure. C’est plus tard que nous avons été transférés à la coordination de la police où se trouvaient déjà nos camarades détenus précédemment au CSP 16. Gardés à vue pendant 48H, le procureur nous a libérés provisoirement le matin du samedi 27 avril, puis définitivement (j’ose croire) le lundi 30 avril. Toutefois, l’un d’entre nous, maintenu pour une procédure particulière le concernant, est placé sous mandat de dépôt et envoyé à la prison d’Amssinné plus tard.

Personnellement, qu’avez-vous ressenti immédiatement quand vous avez été arrêtés ?

Psychologiquement, j’étais déjà préparé pour cette éventualité. Il faut le rappeler que dans le cadre de mes activités de défense des droits humains, en quatre ans, je suis à mon troisième arrestation arbitraire et heureusement que la justice a toujours dit le droit. J’ai été même torturé physiquement en février 2018 quand je fus enlevé dans la rue par la police alors que j’étais le Porte-parole du Mouvement Citoyen Iyina pendant qu’on protestait pacifiquement avec les organisations sœurs de la société civile contre la réduction des indemnités des fonctionnaires. Ce qu’il faut dire pour regretter, c’est l’attitude en générale violente de la police pendant les interpellations en violation des textes de la République, même face à une personne non armée qui collabore. La police inspire la confiance dans un pays normal, mais la nôtre inspire plutôt la peur pour les citoyens et il faut que ça change puisqu’elle a pour mission la protection des personnes et de leurs biens, contrairement à la « terrorisation » de la population observée çà et là.

L’appel à la marche n’a pas été suivi. Que s’est-il passé ? Que pensez-vous de l’attitude de la population tchadienne ce 25 avril 2019 ?

L’appel n’a pas été suivi massivement par la population nonobstant la situation qui interpellait tout le monde, premièrement à cause du déploiement de la police, de la gendarmerie et de la garde nomade dans tous les carrefours de N’Djamena, une intimidation qui a marché au regard de la réalité observée. Deuxièmement, le contre appel lancé la veille du 25 avril par le Président du Collectif Tchadien Contre la Vie Chère a désorienté et affaibli la mobilisation. On peut se dire sans se tromper que les Tchadiens face à l’injustice qui va grandissante dans notre pays prennent conscience de leur responsabilité en tant que pilier du pouvoir, ceci s’observe partout où on remarque de plus en plus des jeunes notamment s’exprimer sans langue de bois sur certaines questions qui étaient tabous cinq ans en arrière. C’est pourquoi le travail d’éveil de conscience doit continuer afin d’inclure cette culture de revendication pacifique dans la société et créer le véritable contre-pouvoir pour instaurer le respect dans la relation entre gouvernant-gouverné.

Avez-vous été torturés ?

 On a été brutalisés par la police pendant l’arrestation, certains camarades ont été même humiliés au CSP16 de manière inadmissible, puisqu’ils ont été déshabillés avant d’être introduits en cellule. On a été traités comme des moins que rien, alors que notre revendication était légitime. C’est l’occasion pour moi de rappeler ici à la hiérarchie policière sa responsabilité sur le comportement peu orthodoxe de certains agents dont elle a la charge. Il faut véritablement rétablir la confiance avec le citoyen pour l’intérêt suprême de notre pays. Très souvent, nous documentons des cas avérés de tortures dans les commissariats et c’est une situation inacceptable dans un Etat qui se dit de droit. Des dispositions doivent être prises pour sanctionner conformément à la loi, les agents impliqués afin de rendre force à la loi.

Avez-vous une anecdote à partager avec nous lors des événements (marche, arrestation, détention, parquet…) 

Pour détendre l’ambiance entre nous, on a toujours rigolé d’une gifle qu’a reçue le camarade Younous Abdoulaye au moment de notre arrestation, ce dernier ne cessait de nous rappeler que c’est maintenant qu’il a compris le sens du mot « je vais te gifler » de l’humoriste ivoirien Gohou Michel. Au-delà de cette blague, je crois que c’est une bavure policière de plus qu’on dénonce fermement, et jusqu'à présent, le camarade ne s’est pas encore remis de cette douleur qu’il a aux yeux.

Quelle était l’ambiance entre vous pendant votre garde à vue ?

On était sereins durant les 48H de garde à vue, le moral de chacun de nous était au beau fixe d’autant que le moral était psychologiquement préparé. L’autre avantage aussi était qu’on avait des humoristes confirmés dans le groupe, à l’exemple de Digri par Terre et Manga Jean Bosco qui ne cessaient de nous faire rire de temps en temps.

Vous avez été certainement interrogés. Combien de temps a duré l’interrogatoire et qu’est-ce qu’on vous demandait ?

L’audition qui a duré plus de 2H pour la majorité a tourné autour de l’interdiction de la marche pacifique du 25 avril par le ministre de l’administration du territoire et le pourquoi de notre refus de respecter ladite interdiction. A cela, on a évoqué principalement l’illégalité du document qui contredit la constitution du 4 mai 2018 et l’inégalité entre les citoyens que cela reflète.

Que pensez-vous de la lutte citoyenne au Tchad ?

La lutte citoyenne au Tchad est à ses débuts. Cependant, il y’a une grande avancée à noter depuis les quatre ou cinq dernières années. La parole se libère, les citoyens commencent à comprendre leurs devoirs et revendiquer leurs droits. Toutefois, il y’a un grand travail de sensibilisation sur la responsabilité du citoyen dans la société à faire. Et cela devrait principalement être fait par les organisations de la société civile qui sont malheureusement très absentes sur ce terrain et j’attire en effet leur attention sur cette partie de leur obligation. Au-delà des organisations de la société civile, tout le monde y compris, le politique doit faire ce travail et c’est cela le fondement d’un Etat de droit, d’un développement et aussi d’une nation. Nous disposons des ressources nécessaires et il suffit d’une réelle volonté des acteurs pour construire le Tchad de notre rêve.

Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle du Tchad ? L’espoir est-il permis ?

La situation politique, économique et sociale de notre pays est très préoccupante. Il y’a une accumulation de colère de tout bord qui risque véritablement de plonger notre pays dans une crise que personne ne pourra maitriser, surtout que nous sommes dans une période pré-électorale. Je pense qu’il est important que le régime au pouvoir puisse comprendre la nécessité et l’urgence d’un dialogue sincère et inclusif, sollicité par la grande partie des acteurs politiques et sociaux d’ailleurs, qui doit contribuer à apaiser le climat social et redonner confiance aux citoyens en leurs dirigeants. Aujourd’hui, il y’a une rupture réelle ou un décalage remarquable entre les aspirations légitimes des Tchadiens et la conduite de l’Etat. Il faudrait que ceux qui nous dirigent prennent la mesure de la situation pour nous éviter le chaos. Les partenaires du Tchad avec qui nous sommes au front contre le terrorisme dans le monde doivent aussi encourager le gouvernement dans ce sens, parce que le terrorisme se nourrit du désespoir des peuples aussi et le peuple tchadien dans sa majorité désespère. Heureusement que des milliers des jeunes comme moi ne perdent pas espoir, on croit à notre rêve de construire une nation et de développer ce pays.

Avez-vous un message particulier ?

Cette question me donne l’occasion d’attirer l’attention du gouvernement sur l’inégalité qui persiste dans notre pays. Il est inadmissible que dans un même pays, une même loi est utilisée diversement selon le type de revendication. La liberté d’expression est consacrée par la Constitution, alors permettez à tous d’en jouir. Nous n’acceptons pas que les uns en bénéficient quand c’est pour soutenir le président Deby et d’autres se voient systématiquement refuser l’autorisation lorsqu'il s’agit de dénoncer une bavure du gouvernement. Le Tchad se veut être un Etat de droit, alors il faut que l’égalité entre les citoyens règne en premier. Pour terminer, j’adresse mes sincères remerciements à tous ceux qui ont contribué à notre libération, en particulier le collectif des avocats et les organisations de défenses des droits humains, sans oublier les médias qui nous accompagnent quotidiennement.

Initialement publié dans le journal Le Baromètre

 Interview réalisée par Masbé NDENGAR

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